Une logique gagnante
Toute la force attractive de la Bourse repose sur le principe d’une relation simple
entre le gain et la performance d’entreprise. L’indice boursier résume ce qui est
présenté comme une évidence : les gains s’élèvent ou chutent selon que les
résultats de la firme sont bons ou mauvais. Le gain du spéculateur étant assuré par
la prospérité de l’entrepreneur, l’un est l’autre sont embarqués dans une
communauté de destin, ils sont indiscociables et solidaires. L’activité boursière est
une activité rationnelle fondée sur une logique gagnante bien identifiée qui contraint
le spéculateur à n’effectuer ses placements qu’en collant à la réalité du terrain : s’il
veut gagner il doit garder les yeux bien ouverts sur l’entreprise. Cette logique de
connivence est présentée comme la seule logique gagnante, s’en écarter c’est
prendre le risque de voir se former une bulle. La bulle illustre la tendance néfaste
des spéculateurs qui, en perdant de vue la réalité du terrain, se sont laissé emporter
par des espérances de gains irréalistes, ils ont procédé à des investissements dont
l’attente de résultat a surestimé la capacité des entreprises à les satisfaire. La bulle
est présentée comme une dérive, le lieu d’une irrationalité dangereuse déconnectée
de la réalité. Les spéculateurs, qui se sont laissés gagner par la croyance dans le
fait que l’investissement boursier n’est qu’un jeu spéculatif non gagé sur une réalité
concrète, doivent revenir à des comportements plus rationnels. Pour ça, une série
d’outils sont mis à leur disposition ( comparaisons statistiques, modélisation
mathématique, simulations, prévisions, graphiques, bilans...). A défaut, le krach se
chargera de sanctionner leur cécité. Avec son cortège de lamentations, de faillites et
de défenestrations, le krach fonctionne comme un repoussoir de comportements
déconnectés du réel, il tient une place majeure dans le dispositif qui vise à ancrer la
Bourse dans le champ visuel de l’économie.
évidence ou croyance ?
L’évidence d’une convergence d’intérêt entre la Bourse et l’économie est
empiriquement et théoriquement discutable. Le spéculateur vient en Bourse pour
acheter une marchandise dont il espère un gain à la revente, le producteur de la
marchandise attend lui aussi un gain de la vente de la marchandise qu’il a produite,
tous deux attendent un gain de la même marchandise. Fondamentalement ce
partage soustend un conflit idéologique et pratique majeur entre placement financier
et production industrielle. La Bourse, loin d’être le lieu d’une régulation du partage
est plutôt l’endroit où éclate le conflit entre la finance et la production. Le krach
boursier nous renseigne sur l’enjeu de ce conflit. En effet, tandis que les
spéculateurs essuient des pertes colossales, les entrepreneurs en profitent pour se
renforcer au moindre coût par le biais d’achats d’entreprises dévalorisées, de
fusions, restructurations, prises de participation...c’est à dire que la destruction de
capitaux financiers sert le capital industriel. Finalement, l’évidence de rapports
convergents entre spéculateurs et entrepreneurs apparaît comme une croyance dont
la fonction est de dissimuler des rapports fondamentalement divergents.
Le krach boursier : irrationnalité ou rationalité supérieure ?
En Bourse il existe une rationalité qui fait office de croyance, une croyance très utile
lorsqu’il s’agit de désigner les responsables d’un krach : les spéculateurs emportés
par des comportements irrationnels. Par irrationalité on entend aussi bien la fraude
que la perte de repère ou l’attraction du jeu, car la Bourse doit être moralisée et
recentrée sur une logique qui associe et complémentarise les intérêts des agents en
présence. Aussi faut-il faire toute la clarté sur les pertes, réclamer la transparence,
braquer les projecteurs sur tout ce qui a désuni pour repartir sur la base solide d’une
logique gagnante. Cette coyance, qui présente le krach comme un accident de
parcours, comme une sanction, dissimule le fait qu’en réalité le krach est la finalité
boursière. Une logique qui sert à attirer puis à fixer les excédents financiers grâce à
une offre de service et une logique de gain simple et rationnelle. La Bourse est un
lieu de collecte du capital excédentaire. Ce capital financier qui peut,
occasionnellement, aider certains fragments concurrents du capital industriel, finit,
globalement, par entrer en concurrence avec le capital productif, lequel en arrive à
ne plus pouvoir donner satisfaction à ses exigences. Aussi faut-il abaisser ses
prétentions, détruire une partie de cet excédent pour redonner le leadership au
capital industriel dans la conduite d’un nouveau cycle d’accumulation. Ceci n’est pas
réalisé par les agents économiques mais par le mécanisme du krach. Le krach règle
le conflit récurrent entre capital financier et capital productif, il redistribue les cartes,
en dernière instance au profit du capital productif, car c’est à partir de là qu’un
nouveau cycle d’accumulation se prépare.
Logique gagnante ou logique de perte ?
La logique gagnante, qui fait de la Bourse le lieu de rapports complémentaires et
convergents entre spéculateurs et entrepreneurs, n’infirme en rien l’existence d’une
logique perdante basée sur des rapports conflictuels qui fait du krach le moment où
le capital excédentaire est détruit. Les deux logiques ont besoin l’une de l’autre, l’une
pour séduire et pour regrouper les énormes excédents financier, l’autre pour les
supprimer. Au fond, la Bourse recycle en le rationalisant à l’échelle mondiale,
l’archaïsme de la dépense improductive et de la perte tel que l’a décrit G. Bataille
dans son ouvrage “ la part maudite “. G Bataille voulait rapprocher le problème posé
par les crises du problème général de la nature, dont l’énergie produite en excès est
sans cesse détruite, gaspillée, dilapidée. Le principe même de la matière vivante,
nous dit Bataille, veut que les opérations chimiques de la vie soient créatrices
d’excédents, tout comme les plantes, tout comme l’arbre qui perd ses feuilles à
l’automne pour les retrouver au printemps. Le processus d’accumulation capitaliste
obéit aux mêmes lois, il utilise la Bourse pour accumuler les excédents financiers
afin de les détruire pour relancer l’accumulation productive. Le krach, hémorragie
financière, gaspillage exubérant de liquidités excédentaires, imite la nature, mais en
le cachant, ce que l’art tente de révéler.